Edna Zimonse, soudeuse industrielle : « Le diplôme ne devrait alors pas être une fin en soi… »

L’entrepreneuriat, très souvent présenté en alternative au chômage des jeunes, est parfois assimilé à une vocation. Aujourd’hui, cumulant quatre (04) années d’activités en tant qu’entrepreneure, Edna Zimonsè, Ingénieure en génie mécanique et experte en soudure, se prononce sur le sujet de l’entrepreneuriat. En se prêtant à nos questions, Edna Zimonsè, soudeuse industrielle, partage généreusement sa dynamique expérience en pensant aux futurs entrepreneurs et surtout aux femmes.

Comment conceviez-vous l’entreprenariat quand vous étiez sur les bancs ?

C’était pour moi le moyen de ne pas travailler pour quelqu’un et d’être autonome. J’avoue que j’avais aussi peur. Je me questionnais alors, sur comment payer le loyer, les factures, les employés, les impôts, les taxes de la mairie. Dans la pratique, par la suite, j’ai compris que c’était faisable.

Que fait votre entreprise ?

Cenus Bénin est le centre d’usinage et de soudure du Bénin. Nous sommes spécialisés dans les conceptions métalliques et industrielles, dans la fabrication des équipements agricoles et tout type d’ingénierie de pointe.

Pourquoi avoir choisi d’entreprendre dans ce domaine d’activités ?

Depuis ma tendre enfance, j’étais passionnée par la mécanique. Brillante dans mes études, j’ai bénéficié d’une bourse d’entrée à l’EPAC où j’ai fait un cycle ingénieur en mécanique. Je me retrouve dans les bruits du moteur, de la meule. Mes parents espéraient que je fasse la médecine mais je ne me voyais pas faire autre chose que la mécanique. La preuve, j’ai répété la filière mécanique dans les 03 cases pour le choix des filières après le Bac.

Qu’est ce qui fait la particularité de votre entreprise ?

Depuis 2018 que nous existons, c’est notre professionnalisme qui nous distingue. Tous nos clients peuvent en témoigner. Nous misons sur l’écoute attentive du client, la conception de la commande pour une prévisualisation et le respect strict du cahier de charges (la bonne qualité du travail, l’accord financier quels que soient les caprices du marché des matériaux, le délai de livraison…). Nous convenons dès le départ des termes du contrat. Nous restons transparents et fidèles à nos engagements. Cela nous a forgé une réputation qui inspire confiance à ceux qui sollicitent nos services, anciens comme nouveaux clients.

Combien de personnes constituent votre équipe ?

L’équipe est constituée de 4 personnes fixes et de 10 prestataires. Il n’y a aucune femme dans l’équipe car très peu de femmes s’intéressent à ce métier. Elles n’arrivent pas à faire preuve de détermination pour y rester. C’est l’amer constat.

Comment votre famille a-t-elle réagi quand vous avez exprimé ce désir, atypique chez une femme, d’embrasser cette formation ?

Au début, je n’ai pas vraiment eu le soutien de mes parents notamment celui de mon père. Il s’imaginait mal qu’une femme exerce et réussisse dans la mécanique. Je dois bien lui donner raison d’une certaine façon. Il y a bien une différence entre se former et réussir dans ce domaine. Je connais des gens qui ont été formés et qui n’ont pas pu l’exercer longtemps. Dans mon entourage, certains m’ont encouragée pendant que ceux qui se disent conservateurs m’ont découragée.

Quelles autres difficultés avez-vous rencontrées ?

En entreprenariat, nous n’avons pas les mêmes chances que les hommes. Beaucoup d’hommes qui passent commande auprès d’une femme entrepreneure s’attendent à bénéficier de faveurs sexuelles. Quand l’entrepreneure ne fléchit pas devant ses avances, beaucoup de portes lui sont fermées. Des marchés lui sont refusés, des paiements sont retardés exprès ou non effectués. Certaines situations nous ont obligés à mener certaines affaires devant la justice pour entrer en possession de nos honoraires. Aussi, dans le milieu professionnel, savoir que c’est le travail d’une femme suffit à certains pour le dénigrer, peu importe sa qualité.

Vous avez évoqué les paiements retardés ou non effectués. Comment procédez-vous maintenant pour vous assurer d’être payée ?

Auparavant, nous préfinancions et livrions avant d’être payés. Ce procédé nous exposait à la mauvaise foi des clients malhonnêtes qui ne veulent plus payer la prestation, une fois leurs commandes livrées. Ce constat est général pour les femmes faisant les métiers d’hommes (garagistes, peintres, …) réunies au sein de l’Association sous régionale des femmes qui font les métiers d’hommes (Afat).

Actuellement, nous nous faisons payer avant la livraison. Nos clients sérieux n’en sont pas dérangés et les autres sont contraints de payer.

Quelle est votre relation avec l’argent ?

L’entrepreneur a besoin d’argent pour ouvrir son entreprise et constituer un fonds de roulement. Il n’en a pas besoin pour réussir. Pour ça, une bonne base en entreprenariat, de la détermination et une bonne organisation sont précieuses. A mes débuts, j’ai eu besoin d’effectuer des achats mais je ne disposais pas d’argent. J’ai pensé, à tort que c’était la fin parce que je n’ai pas eu le financement nécessaire. L’entreprise a malgré tout, survécu. Cette expérience m’a appris que la réussite en entreprenariat se construit étape par étape, au fil du temps.

Quelles sont vos techniques de réussite ?

Je dirai qu’il faut commencer avec les moyens qu’on a, même s’ils sont très petits. C’est une démarche qui permet de fournir les preuves qui vont faciliter la confiance des créanciers. Cela va inciter les financements, les prêts bancaires. Autrement, personne, proche ou institution, n’est motivé à investir. Il faut garder à l’esprit, surtout au début, le strict essentiel et être patient. Cela permet de réduire considérablement le financement et de ne pas tomber dans le superflu inutile au stade considéré de croissance de l’entreprise. Pour compenser l’apport financier, il faut travailler dur, offrir plus de facilités aux clients. Il faut vraiment être patient.

Comment arrivez-vous à vous faire connaître ?

Il faut développer une stratégie marketing adaptée à son domaine de travail. Elle doit être fonction des moyens de l’entrepreneur et de sa clientèle.

Quand et pourquoi avez-vous reçu le trophée Femme de feu ?

J’ai obtenu ce prix en 2019, dans la catégorie Leader de demain. Ce prix était pour reconnaitre le mérite des travaux de mon entreprise. Le prix a été décerné par l’agence Publicime. Outre cela, nous avons fait l’objet de plusieurs nominations. Le 12 mars 2022, nous avons été honorés de recevoir des mains de Mme Claudine Prudencio, le trophée du mérite dans le cadre de la célébration de la journée internationale des droits de la femme.

Pensez-vous que la perception que les gens ont de la femme entrepreneure est en train de s’améliorer ?

Je pense que c’est une question d’ouverture d’esprit. Peu de personnes, malheureusement, pensent que les femmes sont capables, professionnellement parlant. Les autres, accrochés à une sorte de tabou, renient les compétences professionnelles de la femme qu’ils considèrent comme le sexe faible. Pour avancer, je fais de l’expérience mon alliée. Avec le temps, l’image de mon entreprise et l’image de l’équipe ont pris le dessus sur l’image de ma personne.

Quelles sont vos réalisations qui vous ont le plus marquée ?

Il s’agit des charpentes et équipements agricoles. Une charpente en particulier m’a marquée. Pour sa réalisation, il a fallu déplacer tous les éléments sur l’eau vers une presqu’île de Ouidah. Son niveau de difficulté élevé a été une expérience positive pour me dépasser encore.

Vivez-vous exclusivement de votre travail ?

Oui, j’arrive à ne vivre rien que de mon travail.

Comment arrivez-vous à concilier votre vie d’entrepreneure et votre vie de famille ?

La femme est certes le socle de la famille, mais elle a besoin du soutien de son homme. Être entrepreneure, c’est difficile. Mais, j’ai le soutien de mon homme. Je pense fermement que les hommes ne sont pas là pour nous tirer vers le bas. Nous sommes complémentaires. L’homme doté de bon sens, soutient la détermination de la femme, de sa femme. Il faut beaucoup communiquer avec son compagnon. Il faut l’informer à l’avance des retards, des imprévus et des voyages ; une bonne organisation est également indispensable pour trouver un bon équilibre.

Quelles relations avez-vous avec vos pairs ?

L’entente est bonne, même si certains se sentent inférieurs, simplement parce que je suis titulaire d’un diplôme d’ingénieur. Pourtant, je ne fais rien pour créer ce complexe.

Quels sont vos projets ?

Notre slogan étant de faire de la qualité notre métier, nous voulons davantage innover. Nous voulons agrandir notre entreprise et commencer par exporter nos produits. A long terme, nous souhaitons intégrer un site plus grand pour mieux nous équiper en machines et mieux faire fonctionner les appareils tels que la tour et la fraiseuse.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui souhaitent entreprendre ?

Aux jeunes diplômés, je rappellerai que le diplôme suppose juste qu’on détient des connaissances dans un domaine, pas qu’on est expérimentés ou nécessairement compétents dans ce domaine. Le diplôme ne devrait alors pas être une fin en soi. Encore plus, quand on choisit l’entreprenariat. Il faut se former et développer des compétences complémentaires. Après mon diplôme, j’ai travaillé dans des ateliers de tournage et de soudure pour approfondir mes connaissances. J’ai été formée par le CRL YALI DAKAR en Business et Entrepreneurship. J’ai aussi été formée par la CCIB en renforcement de capacités de gestion et par le projet ATINGI sous l’égide de la GIZ. Beaucoup d’autres structures et projets m’ont également formée. Il est très important de se faire former en entreprenariat pour se préparer mentalement, aux réalités du milieu et apprendre des expériences d’autres entrepreneurs. Il faut savoir, par exemple, qu’on peut faire des mois sans gagner un marché ; qu’il faut rigoureusement gérer le fonds de roulement.

Pour tous ceux qui veulent entreprendre, je recommande, à nouveau, de se préparer mentalement car la réussite ne s’atteint pas du jour au lendemain. Ils doivent s’armer de patience et de persévérance.
Propos Recueillis par Fredhy-Armel BOCOVO (Stag)

Source : Fraternité

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