Evangélisation des peuples par les rythmes du terroir : Catherine Bokini, la pêcheuse des âmes en perdition

Membre de la congrégation religieuse des Sœurs Oblates Catéchistes  Petites Servantes des Pauvres (Ocpsp), la Sœur Catherine Kadjo Bokini se sert de son timbre vocal et des rythmes de son environnement, pour apporter la bonne nouvelle du Christ aux âmes qui en ont soif. Cette aventure qu’elle a entreprise depuis sa tendre enfance fait d’elle aujourd’hui la fierté de l’église catholique romaine. 

 

« Allez, prêchez, et dites : Le royaume des cieux est proche » recommandait Jésus Christ à ses Apôtres  dans l’évangile selon Saint Mathieu chapitre 10 verset 07.  Concernée par  cette mission d’évangélisation des peuples, la Sœur Catherine Kadjo Bokini  a très tôt choisi le moyen lui permettant  d’aboutir. La musique ! Pour elle, la musique est un moyen privilégié par lequel elle pense atteindre sa cible. « Je voudrais que par mes chants, les païens  connaissent aussi celui qui est venu sauver l’humanité », confie-t-elle. Ainsi, elle s’est mise à l’œuvre en s’inscrivant dans la chorale yoruba  de son village à Bantè où elle a fait ses premiers pas dans la musique. Elle avait moins de dix ans.  Ici, elle a appris à chanter et à manipuler les  instruments de musique. Tout cet effort,  elle le faisait sans être remarquée. Ce n’est qu’en août 1984 que  son talent artistique, qui couvait depuis, va s’éclore en publique le jour de l’Assomption, quand elle avait exécuté le magnificat en yoruba. Une chanson qu’elle a soit même composée. La qualité de son  timbre vocal a fait soulever  des fidèles en pleine  messe qui ont cherché à la regarder.  Toute  la communauté chrétienne était émerveillée parce que  la taille de la rossignole ne correspondait en rien à sa voix qui résonnait  dans le micro.  «C’est cette petite fille  qui chantait si bien ainsi», chuchotaient-ils.  Mais comment en est-elle arrivée là ?

         « Effet, à la veille de l’Assomption,  la chorale, lors de sa programmation,  a besoin d’un magnificat en yoruba  dont j’avais   le texte  en yoruba,  ‘’Ôkan mi yin ôlô logo’’. Mais, j’avais  peur de m’extérioriser à l’instant même parce que je ne savais pas comment cela va être interprété,  surtout que j’étais sans voix. Alors,  j’ai gardé le silence jusqu’à la fin de la répétition.  A la maison, je me suis mise à  exercer  toute la nuit. A la prochaine rencontre,  j’ai présenté ma production  applaudie de tous. Le  maître de chœur m’a alors  demandé de l’appendre à toute la chorale. Le jour de l’Assomption, c’est-à-dire le mercredi 15 août 1984,  j’ai exécuté à l’église,  pour la toute première fois, un chant composé par mes soins », raconte la Sœur Bokini.  A la sortie du culte, le curé et bien d’autres fidèles,  séduits par sa prestation l’ont congratulé. « C’était pour moi un baptême de feu inoubliable», se souvient-elle.

Un talent confirmé 

Ainsi, Catherine Kadjo Bokini commence par écrire en lettres d’or les premières pages de son histoire artistique. Cette bonne dose d’émulation, reçue  comme une bénédiction ce jour mémorable,  a aiguisé davantage l’envie  de la jeune artiste en herbe  d’aller le plus loin possible dans sa carrière musicale. Son inspiration devient très fertile. Elle compose assez de chants au point d’en constituer un catalogue. Son admission chez les Sœurs  en 1993 pour ses études puis en 1999 pour sa formation  religieuse  ne l’a guère désorienté de son objectif. Mieux, son appel à servir  Dieu coïncide  parfaitement avec sa vision du départ. Evangéliser les peuples par les danses. En 2003, elle fut consacrée à travers l’onction sacramentelle et  le port de la robe. Sa responsabilité devient alors plus délicate. Ce qui semble émousser son ardeur au niveau de l’art vivant. La  cinquantaine environ, Catherine Bokini prend du recul quant à la matérialisation de son rêve. Elle ne savait pas comment partager son ambition avec sa hiérarchie. «J’avais peur de demander une autorisation de ce genre», rappelle-t-elle. Mais comme son  destin doit s’accomplir, quelqu’un  de la chorale nagot l’a conseillé de faire des Cd  en vue de donner l’occasion à tous les citoyens  de  savourer les délices de ses chansons les unes aussi intéressantes que les autres. En dépit de ce conseil, l’hésitante religieuse  n’a pas trouvé  l’issue favorable. C’est alors que le choriste  en question débarque à Abomey,  d’où il est reparti  pour Cotonou avec le répertoire des chants déjà disponibles. Ce fut alors le lancement du processus de la production phonographique de ses œuvres artistiques. Pendant ce temps, elle a saisi  les larges sourires de la Révérende Sœur Julie Chantale Alakpa, alors Mère générale de la congrégation des sœurs Ocpsp, en visite canonique à Abomey, pour obtenir la faveur qu’elle espérait. «Lorsque je lui ai fait part de mon rêve, elle l’a accueilli favorablement et m’y a encouragé. Mieux, elle m’a soutenu financièrement », confesse-t-elle. En 2018, elle met sur le marché discographique son premier chef d’œuvre  de onze titres intitulé ‘’Vous seul Oh Dieu ! ‘’.  Dans l’intervalle de deux ans, elle totalise, à son actif, quatre albums en audio suivis de leurs versions vidéo grâce à l’appui moral et financier de ses parents, de sa communauté et des personnes de bonne volonté. Il s’agit de : ‘’Veillez et priez’’ ;  ‘’Aimons l’église notre mère’’   puis ‘’Ce monde passera’’. « L’Esprit Saint est à l’œuvre, ce n’est pas ma force», se réjouit-elle. Elle  chante   en fon, en français, en yoruba  et surtout en nagot  avec des  rythmes traditionnels tels que le Guèlèdè, le Houngan,  le ôbadjolou et christ la oumatoun qu’elle modernise. A l’en croire, elle puise son inspiration dans les enseignements bibliques qu’elle véhicule à travers les rythmes traditionnels du milieu. Ce  qui la particularise des autres artistes. «Je ne m’intéresse pas seulement aux chrétiens mais aussi aux païens puisque l’évangélisation doit être à la portée de tous. C’est pourquoi j’adapte ma créativité à mon environnement », explique-t-elle.

Combinaison art, communauté et enseignement

La religieuse artiste, en dehors de la musique, répond à d’autres obligations dans sa communauté et au niveau de l’enseignement maternel. Grâce à une planification rigoureuse et des principes bien définis, elle parvient à concilier ces trois branches d’activités. «Combiner la vie d’artiste avec les exigences de la vie communautaire ainsi que les obligations à la maternelle n’est pas chose aisée. Mais quand vous aimez quelque chose, vous trouvez toujours le temps de le faire même  au prix du sacrifice. J’ai trois principes que j’ai établis à cet égard.  Je ne sacrifie jamais la vie communautaire au profit de mes projets personnels. La  vie d’artiste pour moi, je la vis comme un autre aspect de mon charisme et puis, je  ne fais rien par la force. Mais toujours par amour et pour la gloire de Dieu », indique-t-elle.  Autrement dit, elle consacre un temps à chaque chose. Par rapport à l’art, elle reçoit souvent l’inspiration la nuit. C’est à cet instant qu’elle écrit les textes  et  la musique des chansons. Quant aux séances de répétition, elle les participe de façon virtuelle par le biais des  nouvelles technologies de l’information et de la communication. Ainsi, elle se met en phase avec la chorale  qu’elle a constituée à Cotonou avec des enfants, des choristes et d’autres jeunes volontaires. Au titre des difficultés, Catherine Kadjo  Bokini éprouve la peine d’écouler ses produits. En  dépit du coup de main que lui apportent  certains curés qui convainquent les fidèles à se procurer de ses œuvres, la  mévente perdure. A cela s’ajoute la mauvaise foi de ses distributeurs. Cependant, elle ne démord pas. Elle compte changer de fusil d’épaule pour sauter ce verrou.

Hommage et perspectives

S’il y a quelqu’un à qui il faut rendre hommage pour la réussite de cette initiative, c’est bien sûr  la Révérende sœur Julie Chantale Alakpa, de vénéré mémoire. Pour avoir autorisé la Sœur artiste, la directrice de l’école maternelle Saint Enfant Jésus d’Abomey, à  chanter la magnificence de Dieu, elle a planté un arbre dont elle ne verra malheureusement pas les fleurs.    « A tout seigneur, tout  honneur ! C’est sans doute le moment de rendre un hommage vibrant  à cette vaillante  rappelée à l’eucharistie éternelle le 07 août 2018. C’est elle qui a cru en ce projet que je portais et m’y  a encouragée de bien des manières. Si elle avait refusé, je n’oserais  plus en parler à qui que ce soit.  Malheureusement, elle n’en verra pas les fruits »,  regrette-t-elle. Néanmoins,  du ciel, elle continue de l’assister et d’intercéder en sa faveur. En terme de perspective, la Sœur Bokini pense maintenir le cap jusqu’à son dernier souffle. «Si Dieu me donne la force et son Esprit Saint, je vais le faire jusqu’à la fin de ma vie », promet-t-elle. Ses fans n’ont donc pas à se décourager. Bien au contraire, ils doivent la soutenir en achetant ses œuvres. A l’endroit de la jeunesse, la  Sœur Catherine tient à partager cette sagesse en  guise de conclusion. « J’appelle tous mes jeunes frères et sœurs à toujours aimer la vérité. Seule la vérité nous rend libre. Ensuite, ne faites jamais quelque chose  par la force, mais toujours par amour. Enfin, sachez  rechercher le bonheur des autres.  C’est l’autre définition de l’amour.  Tant que chacun sera renfermé sur lui-même et accroché à ses intérêts, il nous sera difficile d’avancer. Nous avons une très belle culture. La seule chose qui nous manque est la conjugaison de nos efforts. C’est en cela que je remercie, mes  chers journalistes qui savent  promouvoir les autres et leurs talents  au détriment de leurs  sensibilités personnelles et même de leurs  intérêts. Ce n’est qu’ainsi que vous pourriez réellement contribuer au développement de ce pays. Oublier les qu’en dira-t-on et faire ce qui faut pour la gloire de Dieu », recommande-t-elle.

Fernand Kinmahou

Source : Matin Libre

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