Ludovic Fadaïro, l’écho retentit bien loin lorsqu’on entend ce nom dans l’univers des arts plastiques au Bénin. Un bonhomme des 75 ans qui allie charme et élégance, finesse et professionnalisme. Un génie des arts plastiques. La grandeur et la symbolique, ses œuvres traduisent l’immensité de son talent. Mais il reste un mystère.

 

Le septuagénaire (75 ans), originaire de Zinvié, retient l’attention par le soin et la mesure qu’il met dans son physique. Chevelure et barbe grisonnantes. Bien coiffées. Teint clair. Taille moyenne. Un charme d’artiste peintre sculpteur se dégage de son habillement : tenues correctes, cousues et redressée. D’allure dynamique et fière, Ludovic Fadaïro respire et inspire la sagesse. Malgré le poids de l’âge, ce colosse des arts plastiques a toujours le coup de pinceau juste et chargé de sens. Un parallèle fait entre lui et Léonard de Vinci ou un Paul Gauguin ou encore avec un Pablo Picasso, serait une balance dont l’équilibre trouverait sa justification dans les traits distinctifs de la création de chacun. Ludovic Fadaïro, le « Maître » de la peinture et de sculpture béninoise, se veut toujours original.  « Je n’aime pas faire les choses comme tout le monde. C’est déjà mon propre et une forte révolution qui m’habite depuis le bas âge », confie-t-il. Ce créateur à l’esprit  rebelle et d’une rigueur implacable et fascinante a choisi délibérément la voie de l’art pour marquer son originalité. De la musique aux arts plastiques, le pont est vite fait. Ludovic, avant d’embrasser définitivement les arts plastiques, a d’abord gratté les cordes de la musique avec son ami Alilou, un maître guitariste vénéré. Il a un faible pour le jazz et les blues. Très influencé par James Brown, Ludovic Fadaïro aime toucher à la batterie et à la guitare, ses instruments de prédilection. Avec son ami, ils ont créé un orchestre dénommé ‘’Alnous Band’’. L’orchestre est créé à zéro franc et avec des outils de fortune. Ludovic,  audacieux et épris de défi, est d’une assurance incomparable. L’éminent journaliste chroniqueur Jérôme Carlos évoque la force intérieure de ce créateur d’œuvres de l’esprit hors du commun : « Le jeune Fadaïro choisit de faire constater à tous qu’il a préféré se fourvoyer sur les voies problématiques de l’art et de se donner pour compagne la palette de lumières dont il n’a cessé depuis d’animer la vie des êtres et d’habiller le corps des choses. Fadaïro a choisi d’être artiste-plasticien ».

Chemin de croix…

Une enfance difficile sur le sol latérite de Sègbohouè a forgé les caractères de cet intrépide, capable de braver tout obstacle pour tenir en respect aussi bien par son art que par sa personnalité. Ludovic Fadaïro raconte : « Mon souci premier est de ne pas m’arrêter.  J’avais un défi à relever dans ma maison paternelle; j’étais vidomègon (un enfant placé). Et donc très tôt, j’ai arrêté d’aller à l’école. Puisque la souffrance était trop. Et la tante qui m’élevait disait à l’époque : «les Ludo-là ne seront rien ici». C’est les cousins qui seront quelque chose et les Ludo viendront leur tirer leurs motos ici. Et j’ai pleuré, puis j’ai retourné la  prédiction en disant : «Si je ne suis pas quelque chose dans cette maison, personne ne le sera». C’était donc le défi. Je me savais intelligent et même la personne chez qui j’étais le savait aussi. Et donc j’ai pris ma liberté à 16 ans, sous le coup de la colère. Je dormais parfois sous le pont de Guézin. On m’embêtait tellement que je fuguais de la maison et je parcourais pratiquement tout le Mono à pied. On ne me rattrapait pas parce que j’étais plus qu’un athlète ». Ceci signifie qu’il n’est pas né avec une cuillère dorée dans la bouche.  Cependant, ce chemin de croix constitue le passage fortifiant inévitable qui devrait le conduire au sommet de ses rêves. « Et il est un artiste-créateur et un grand, se faisant tour à tour, par ses œuvres multiples et diverses, qu’on les rencontre dans les galeries du monde ou dans les collections privées, le témoin de son temps et le sculpteur du temps saisi dans l’éternité de la durée. Faïdaïro est le témoin de son temps, parce que son œuvre est historiquement datée. Sa force d’anticipation ne pourra jamais l’extraire tout à fait des réalités d’une époque dont il est et reste le produit. Son art dit et signifie son temps » clame le journaliste-écrivain Jérôme  Carlos.

Un parcours atypique…

Diplômé de l’école d’art ‘’Artist’school’’ d’Amsterdam et de l’atelier des Beaux-Arts de Paris, Ludovic Fadaïro, à 23 ans entame des recherches fructueuses dans ce domaine et prend part, pour sa première fois, à une foire internationale d’exposition qui s’est déroulée à Cotonou en 1970. Six ans plus tard, le vénérable Maître s’installe en terre ivoirienne où il participe activement au rayonnement de la création artistique. « On était à un concert, quand soudainement je dis à mes amis : «Demain je m’en vais». Ils étaient tous surpris mais moi j’avais tout préparé. Il y en a un qui a répliqué : Qu’est-ce que tu vas faire ?» Et je lui ai répondu que j’allais en aventure. Certaines personnalités étrangères qui ne partageaient pas les idées de la révolution marxiste-léniniste m’encourageaient à m’exprimer. Ils me disaient : ‘’Tu sais, Ludovic, tu as ton mot à dire’’.  Je suis quelqu’un de très libre dans la tête. Alors que le contexte n’était pas propice. Je risquais d’affronter la révolution. Alors que les pontes de la révolution  étaient pour la plupart des amis. Michel Aïkpé, Martin Dohou Azonyiho, Guézodjè et bien d’autres étaient des amis personnels. Malgré ça je n’étais pas d’accord avec ce qui se disait et se faisait.» Le mobile de son départ pour l’étranger est donc clair. Mais au-delà, il partait aussi à la quête de la connaissance : « Pour moi, le savoir est élémentaire. Vous savez mais est-ce que vous connaissez ? C’est la connaissance qui m’intéresse».

Ses longues années passées sur les sentiers de la peinture et de la sculpture permettent de se libérer des règles figées pour ouvrir la voie à la libre expression. C’est alors qu’avec lui les techniques telles que la peinture faite aux doigts et à la larme de rasoir concourent à une inspiration généreuse. L’artiste sculpteur multidimensionnel  donne à voir une pluralité d’expressions artistiques qui forcent l’admiration. Ludovic devient immanquablement contagieux.

 Dans  ses œuvres, le réel et l’absolu chevauchent. L’abstrait est moulé dans une mosaïque éloquente. Des pigments à coloration vive mêlés parfois à une variété de peintures à huile ou du charbon. Chaque œuvre de Ludovic Fadaïro gronde de sens. « Les œuvres de Ludovic Fadaïro sont comme une respiration, un souffle puissamment renouvelé. Ludovic Fadaïro est du rang des artistes qui ne peignent ni pour faire plaisir, ni pour le plaisir, mais pour descendre une idée qui les traverse.», souligne le Professeur Yacouba Konaté dans le livre intitulé ‘’Fadaïro’’. Ce que le patriarche lui-même confirme : « En créant mes œuvres, je me dis que je ne suis pas en train de créer des baguettes de pains. Je crée une partie de moi dans mes œuvres. Pour moi, une œuvre est comme un fils qu’il faut chérir, embellir et entretenir. Je crée et je me mets entièrement à la disposition de ce support qui est devant moi. Et puis, sculptant le mythe, je demande à toutes les énergies qui m’entourent, visibles comme  invisibles, de jeter leurs paroles dans l’œuvre. Que le divin se révèle. Et comme Hegel le dit : ‘’Quand une œuvre ne pose pas de questions, elle n’en est pas une’’. C’est quand il y a questionnement qu’il y a esprit. En peignant, je me sens investi d’une mission intérieure à partir de la matière et des lignes que je déploie. C’est ça la création chez moi ». Et maintenant, demandez-lui c’est quoi sa démarche. Il répondra, de la manière la plus surprenante : « Je fais du Fadaïro ». Fadaïro, c’est l’insaisissable. L’impromptue. Toute une vie ne suffirait pour le saisir.

Teddy GANDIGBE

Source : Matin Libre

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