Mali: Human Rights Watch dénonce le massacre de plus de 300 personnes à Moura

La Minusma attend toujours l’autorisation des autorités de transition pour lancer sa mission d’enquête à Moura, village du centre du pays, qui a fait l’objet entre le 23 et le 31 mars d’une vaste opération militaire. L’armée malienne a indiqué avoir tué 203 jihadistes et en avoir interpelé une cinquantaine, mais de nombreuses sources locales et humanitaires, maliennes et internationales, dénoncent auprès de RFI des exécutions massives de civils. Ce mardi 5 avril 2022, c’est l’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch qui dénonce un « massacre » dans un rapport glaçant.

 

 « J’ai vécu dans la terreur chaque minute, chaque seconde, en pensant que mon tour viendrait d’être attrapé et exécuté. » Ce témoignage est l’un de ceux recueillis par Human Rights Watch auprès de 27 personnes -habitants de Moura, commerçants qui s’y trouvaient pour le marché, représentants communautaires ainsi que des sources diplomatiques et sécuritaires. Selon ces témoignages, ce ne sont pas 203, mais au moins 300 personnes -de nombreuses sources vont même bien au-delà de ce chiffre- qui auraient été tuées à Moura par les soldats maliens et par leurs supplétifs russes.

Les témoins affirment que parmi les personnes tuées, certains étaient effectivement des jihadistes, dénoncés par des habitants, mais que pour la majorité il s’agissait de civils : « ils ont été tués parce qu’ils portaient la barbe et un pantalon court », explique un survivant, qui précise que les habitants y étaient obligés. Depuis plusieurs années, Moura vit sous le joug des terroristes de la Katiba Macina, qui appartient au GSIM, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans lié à Aqmi, qui viennent régulièrement dans le village prélever la zakat, prêcher et s’approvisionner.

HRW réclame une enquête

D’autres survivants évoquent clairement un ciblage ethnique des Peuls de la part des soldats maliens et des combattants russes. Des témoignages similaires avaient été recueillis lors de précédentes accusations d’exactions dans d’autres localités du centre du Mali au cours des derniers mois, notamment dans la région de Ségou.

Les Russes auraient même été plus nombreux encore que les Maliens à Moura. Au moins pendant les premiers jours de l’opération. Les témoignages recueillis par Human Rights Watch évoquent une centaine d’hommes. Et dévoilent une effroyable mécanique : des tirs par hélicoptère un jour de marché, puis, pendant près d’une semaine, les habitants du village -dont les téléphones ont été systématiquement confisqués- arrêtés par petits groupes de quatre à dix, parfois interrogés, parfois retenus en plein soleil pendant plusieurs jours, parfois exécutés immédiatement. « Le bruit des balles a retentit dans le village de lundi à jeudi », témoigne un habitant. Des survivants affirment avoir été contraints de creuser des fosses et d’y enfouir les cadavres, qui avaient pour beaucoup été brûlés. Human Rights Watch réclame une enquête indépendante.

Pas de réaction de Bamako à ce stade. Le mois dernier, après des révélations déjà sur d’autres allégations d’exactions de l’armée malienne et de leurs supplétifs russes, les autorités de transition avaient catégoriquement nié et accusé Human Rights Watch -ainsi que RFI et les Nations unies- de chercher à « déstabiliser la Transition ».

La Minusma pourra-t-elle enquêter à Moura?

Plus de 200 jihadistes tués, une cinquantaine d’interpellations. C’est le bilan officiel de l’opération militaire malienne menée la semaine dernière sur le village de Moura, dans le centre du Mali. Mais cette action antiterroriste fait aussi l’objet de très nombreuses allégations de violences commises par les soldats maliens et leurs supplétifs russes. La Mission des Nations unies au Mali (Minusma) souhaite mener une enquête, mais rien n’est encore garanti.

« Il y a un imbroglio autour des demandes d’autorisations », explique une source onusienne impliquée dans l’organisation de la mission censée enquêter à Moura, qui espère que les autorités politiques et militaires maliennes finiront par donner leur feu vert.

L’armée malienne affirme ouvrir des enquêtes de manière systématique en cas d’allégations d’exactions portées contre les Fama, mais les défenseurs des droits humains, maliens et internationaux, tiennent à une enquête indépendante. Indépendante et rapide.

Car certaines sources locales craignent que le temps qui passe puisse être mis à profit pour dissimuler des preuves ou faire pression sur les habitants. Les témoignages faisant état de corps brûlés et enterrés à la chaîne dans des fosses communes laissant déjà penser que le nombre précis de victime sera long et difficile à établir.

Difficile d’enquêter

« Il est toujours possible d’enquêter à distance, d’identifier et d’entendre des témoins, explique tout de même un habitué de ce genre de travail. Mais évidemment, c’est moins précis ». Par le passé, la Minusma a pu enquêter sur de nombreuses allégations d’exactions commises par les forces maliennes ou françaises, comme à Bounty, il y a un peu plus d’un an. Le rapport onusien s’était montré accablant pour la force Barkhane. Mais l’arrivée de supplétifs russes aux côtés des soldats maliens et le secret entretenu par Bamako autour de leurs activités ont considérablement limité l’accès à certaines informations et à certaines zones.

rfi.fr

Source : Matin Libre

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