Mireille Tchobo, psychologue clinicienne : « L’éducation à la sexualité doit être revue et corrigée »

Sextape, sexto, sexting…voilà ainsi énumérées quelques variantes des dérives sexuelles des jeunes qui alimentent actuellement les réseaux sociaux. Ce phénomène décrié, de plus en plus, prend de l’ampleur au Bénin. A travers cet entretien, Mireille Tchobo Epse Boco, psychologue clinicienne pose un regard de spécialiste sur le sujet.

Par quels termes peut-on désigner ces comportements déviants des jeunes sur la toile ?

On peut les appeler sextape, sexto, sexting, sextage. La sextape est une vidéo pornographique ou amateur destinée à un usage privé. Le sexting encore appelé texto-pornographie ou sextage, est l’art d’envoyer électroniquement des textos et des vidéos sexuels d’un ordinateur à un autre, d’un appareil électronique à un autre. Par sexto, on entend des courts messages à caractère sexuel contenant des messages, des photos et des vidéos destinés à être transmis par un appareil mobile. La sextorsion est un chantage sexuel qui consiste à faire chanter une victime en révélant ses images intimes si elle ne paie pas l’extorqueur.

Quels sont les autres mots qui gravitent autour de ceux là et constituent le champ lexical de ces déviances ?

On peut parler de pornographie, de sexualité, de séduction, de sextorsion, d’exhibition.

Pourquoi ce besoin de s’exhiber chez les jeunes ?

Il peut y avoir plusieurs raisons dont l’éducation sexuelle mal faite par les parents, la non connaissance des lois et des sanctions pénales encourues, la faible estime de soi et le manque de confiance en soi. Lorsque le jeune n’a pas confiance en sa capacité de plaire et de séduire, il peut tomber dans ces dérives. Ça peut aussi être vu comme un défi que les jeunes relèvent, une façon de se rebeller contre tout ce qui a été avant soi pour marquer sa présence et son passage. Il y a aussi un sentiment d’appartenance à un groupe qu’ils essayent de développer. C’est une période très difficile qu’ils cherchent à traverser.

Des adultes qui s’adonnent à ces pratiques, expriment-ils le même besoin ?

Non, dans la mesure où ils ne le font pas pour le mettre en ligne. Les adultes le font pour maintenir une sorte de contact avec leurs partenaires. Le but est de montrer au partenaire absent, l’intérêt qui continue de lui être porté en éveillant son désir. C’est une façon de séduire qu’ont adoptée certains couples pour alimenter leurs fantasmes.

Quels sont les signes qui annoncent ces comportements chez les jeunes ?

Ces signes existent mais il faut dire que ce sont des prédispositions. Ils n’indiquent pas que les jeunes qui les affichent, auront nécessairement ces comportements déviants. Cette nuance est utile à préciser au préalable. Ces signes annonciateurs sont la perception de la normalité du sextage par les adolescents, leur addiction à la pornographie et le multi-partenariat sexuel des adolescents. Les jeunes qui perçoivent normaux ces comportements, auront davantage tendance à les adopter et à les valoriser dans leur groupe d’appartenance. Aussi, une longue exposition à la pornographie s’accompagne de transformations au niveau de la représentation de soi, de l’autre et de la sexualité. Enfin, l’adolescent qui a plusieurs partenaires sexuels voit sa probabilité à sexter, augmenter.

Comment déceler ces signes chez les adolescents qui ne communiquent pas ?

Il se peut que les adolescents dans cette situation expriment un trouble affectif, un manque d’amour et d’attention. Il se peut également que leur environnement ne favorise pas la communication. Toutefois le parent attentif et observateur, arrive à déceler ces signes chez ses enfants. Après tout, l’enfant est une maturité en construction.

A quels niveaux se situent les responsabilités ?

Très tôt, les enfants ont accès aux contenus des médias. Ils sont exposés à des informations qui ne sont que rarement adaptés à une bonne éducation. Prenons l’exemple de la musique. Pour qu’une fête soit appréciée des jeunes aujourd’hui, elle doit être animée par des artistes aux messages obscènes et à peine voilés. Les clips qui dénudent les corps ne sont pas des exemples à suivre. Livrés à eux-mêmes, les jeunes apprennent comme ils peuvent sans le contrôle des parents occupés à gagner de quoi subvenir aux besoins de la famille. Certains parents par leurs propos, leur habillement et leurs relations amoureuses ne facilitent pas du tout la tâche à leurs enfants. Les enfants apprennent en imitant leur environnement et leurs camarades qui ne disposent pas non plus des bonnes informations. Dans les centres de formation, à l’école ou en apprentissage, les jeunes ne disposent pas d’une oreille de confiance à qui s’ouvrir de leurs préoccupations d’ordre sexuel. L’internat n’est plus ce qu’il était par le passé car le suivi fait gravement défaut. Il faut dire quand même que les jeunes aussi ne reflètent pas toujours les efforts d’éducation de leurs parents. Par ailleurs, ceux qui partagent ces images et ces vidéos sont aussi coupables. La responsabilité est à tous les niveaux.

Que faire pour corriger le tir ?

L’éducation à la sexualité doit être revue et corrigée. Elle doit pouvoir répondre aux besoins des jeunes. Il faut identifier ces besoins et chercher à les satisfaire. Les parents sont appelés à écouter et à observer leurs enfants. Ils doivent communiquer suffisamment, dès qu’apparaissent les caractères sexuels secondaires, pour prédisposer les enfants à s’ouvrir à eux. Les jeunes ont besoin d’informations, des informations vraies. En amont, les enseignants et tous ceux qui seront impliqués dans la transmission de ces connaissances doivent eux-mêmes se faire former pour le faire sans complexe et sans vulgarité. Aussi, faudra-t-il associer les juristes pour sensibiliser ces jeunes sur les lois en vigueur et les sanctions encourues par ceux qui les enfreignent.

Battre, faire interner dans les camps de délivrance ou encore chasser de la maison, les jeunes coupables de ces actes décriés règlent-ils le problème ?

Ces options ne règlent pas le problème. Sans encourager ces comportements, il vaut mieux aller en chercher les causes par le dialogue. Ces jeunes sont, très souvent, en souffrance émotionnelle. Rien que l’écoute de l’enfant par ses parents est parfois capable de soigner des enfants qui présentent des signes d’hystérie. L’accompagnement est un meilleur choix. S’il est fait par un professionnel comme le psychologue, il vaut mieux.

Certains parents estiment que la seule façon valable d’éduquer leurs enfants est la façon rugueuse dont eux-mêmes ont été éduqués. Qu’avez-vous à leur dire ?

Cette époque n’est pas celle d’aujourd’hui. Ils doivent le prendre en compte. Les données ont changé et la technologie a évolué donnant accès à certaines informations, précocement aux enfants. Ces derniers sont généralement plus informés que les parents eux-mêmes. Par le passé, les lettres d’amour étaient les seules utilisées. Aujourd’hui, les enfants et les adolescents sont en contact permanent avec des valeurs et des réalités d’ailleurs. C’est ce qu’ils copient. Pour les préserver des dérives, la proximité, la discussion et l’explication sont les voies les plus appropriées.
Propos recueillis par Fredhy-Armel BOCOVO (Stag)

Source : Fraternité

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