Soja, cajou, huile de palme, ananas : Les défis nouveaux au-delà du prix aux producteurs

Comme pour tenir la rampe des succès qu’on ne saurait lui dénier, le président Patrice Talon s’est posé en consolateur de la colère paysanne portée par des images, débats, interviews devenus viraux. Désormais, au lieu d’un prix-plancher de 175 fcfa, c’est un prix fixe de 270 fcfa qui a été accepté. Mais il reste que ce recours au chef de l’État pour trancher de tels débats, ne devrait plus être la norme dans notre pays qui s’impose comme un chantier de développement des chaînes de valeurs agricoles en construction.

Depuis les premières bases posées avec la création en juin 2016 du Bureau d’études et d’appui au secteur agricole, le gouvernement béninois a méthodiquement tissé la toile des succès agricoles qui allait distinguer le pays parmi les meilleurs producteurs de l’UÉMOA et du continent sur diverses cultures. Ces premières performances récemment soutenues par les mesures contre la cherté de la vie consécutive à la pandémie du Covid19 et à la guerre russo-ukrainienne, ont justifié l’initiative anticipée d’investissements ambitieux qui ont engendré le fleuron de la plateforme industrielle de la Gdiz, objet de fierté nationale. Mais le talon d’Achille de cette réussite semble être d’avoir laissé des portes entrebâillées par lesquelles le Bénin s’est trouvé victime de ses propres succès. On a parlé de « chasse au soja » et dit de cette culture qu’elle serait devenue « la drogue qu’on traque avec son producteur ». Dans ce pays où a fleuri une industrie nationale ayant besoin de s’approvisionner en matière première sur les récoltes de soja, on n’a pas suffisamment œuvré à la promotion d’accords interprofessionnels autour de cette culture et notamment sur le prix d’achat au producteur, accords qui définiraient le mode opératoire d’une collecte-commercialisation primaire pour l’approvisionnement prioritaire des usines, à hauteur de leurs besoins.

En effet, l’inexistence d’une interprofession bien organisée et par ricochet d’accords sur le prix afin qu’il soit unique et homologué par le Gouvernement à l’échelle de tout le pays, est à la base de la polémique qu’on espère, définitivement close. Puisque désormais, les 270 sont un prix fixe. Sans ces deux dispositions, le coton graine aurait subi le même sort. Une commercialisation primaire à hauteur des besoins des usines permettrait de sécuriser leur approvisionnement en rachetant les récoltes au vrai paysan, ce qui le distinguera justement des dealers revendeurs aux exportateurs. La tentation du marché ouvert pour un produit agricole destiné à une consommation industrielle est un grand risque, tant pour le producteur et l’industriel, acteurs locaux que pour l’exportateur. Le coton graine est lui-même passé par cette illusion de meilleurs prix sur un marché ouvert, au point de faire naître il y a presque 20 ans, une idée soutenue à un moment par la Banque mondiale, de vente aux enchères du coton graine à des acheteurs en concurrence. Voyant poindre à l’horizon, la disparition de cette culture soumise à des standards rigoureux de qualité, le Bénin n’a échappé à ce piège que grâce à l’intelligence interne d’une interprofession tripartite assise sur des accords entre acteurs.

De même pour l’ananas et l’huile de palme qu’on dit en distribution libre vers les frontières, il est évident que les pick-ups 404 bâchées et les fourgonnettes dindons qu’on voit circuler ne sont pas des convois de paysans mais ceux de collecteurs commerçants qui ont eu le flair et le mérite de construire leur business en se faisant maîtres des chaînes d’approvisionnement de ces produits du cru. Puisque l’industrie nationale désireuse de ces derniers comme matière première ne se sent menacée de rupture d’approvisionnements, il n’est pas surprenant que de tels trafics puissent prospérer pendant encore longtemps. Malheureusement, ils donnent lieu à des biais de perception qui font glisser vers un sentiment de préférence régionaliste. Le Gouvernement a définitivement l’occasion en or de foncer en urgence vers l’organisation de l’interprofession soja assise notamment sur une gouvernance professionnelle de la famille des producteurs, afin de soutenir la chaîne de valeur en cours de complétude. La fragilité des producteurs est d’ailleurs inhérente à ce défaut d’organisation. Les pays comme la Côte d’Ivoire qui passent pour modèles en matière de prospérité des exploitants agricoles sont ceux où la culture coopérative et entrepreneuriale est très forte. Cette interprofession soja pourra servir de cadre aux échanges entre acteurs, fût-ce au départ avec l’arbitrage de l’État, qui pourra en cas de besoin, en tirer justification pour des allègements fiscaux nécessaires, afin de dégager un modus operandi sur l’ensemble de la campagne de commercialisation. Y compris, comme aux USA, en Chine, au Brésil, pour la fixation de quotas à l’importation ou à l’exportation selon les produits et tendances de souveraineté nationale, quotas qui s’imposeraient aux citoyens et aux dealers étrangers. La construction de nos chaînes de valeur agricoles ne saurait être antinomique de celle d’interprofessions fortes, dotées d’expertises nécessaires et qui invitent l’État à arbitrer.

Jocelyn Nahama NENEHIDINI

Source : Fraternité

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