Zakiath Latoundji : “L’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) n’est pas une méthode de contraception”

La problématique de l’avortement reste un sujet tabou dans la majorité des pays africains. Sur le continent, cinq pays au total ont légalisé la pratique, onze l’ont radicalement interdit et le reste l’autorise de manière restrictive. Le sujet fait grand bruit au Bénin depuis Décembre 2021 avec le vote de la loi 2021-12 modifiant et complétant la loi 2003-04 du 03 mars 2003 relative à la Santé Sexuelle et de la Reproduction (SSR) en ce qui concerne l’Interruption Volontaire de Grossesse(IVG). La nouvelle loi vient enrichir l’environnement juridique béninois et élargir les conditions d’accès des femmes aux services d’IVG. Le décret d’application de la loi est maintenant attendu pour donner plein droit aux professionnels de la santé d’œuvrer pour limiter les dégâts causés par les avortements clandestins sur la santé, le bien-être et l’épanouissement de la femme dans la communauté.

Chaque année dans le monde, on dénombre selon les résultats d’une nouvelle étude menée par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) publiés le 25 Octobre 2019, 74 millions de femmes vivant dans des pays à revenu faible ou intermédiaire qui tombent enceintes de façon accidentelle. Il en résulte 25 millions d’avortements pratiqués dans de mauvaises conditions de sécurité et 47 000 décès maternels chaque année.

Au Bénin, les décès liés aux avortements provoqués et non sécurisés causent 15 à 20 % des décès maternels selon « l’Evaluation Stratégique sur les grossesses non désirées, les avortements et la contraception au Bénin » réalisée par le ministère de la santé en 2019. Du fait des restrictions juridiques et du stigma social autour de l’avortement, les jeunes filles et femmes confrontées à des grossesses non désirées font recours à des pratiques non sécurisées mettant ainsi en danger leur santé et leur vie. L’amendement de l’ancienne loi intègre de nouvelles conditions à remplir par les femmes pour bénéficier des services d’IVG.

Les conditions d’accès à l’IVG au Bénin : Un certain allègement

Avant Décembre 2021, l’avortement sécurisé était règlementé au Bénin par la loi de Mars 2003 sur la SSR en son article 17 pour trois raisons précises à savoir :

- lorsque la grossesse est la conséquence d’un viol ou d’une relation incestueuse ;

- lorsque la poursuite de la grossesse met en danger la vie et la santé de la femme enceinte ;

- sur la demande de la femme lorsque le fœtus est porteur d’une malformation grave.

Depuis Décembre 2021, la donne a changé avec le vote de la nouvelle loi. Aujourd’hui, l’IVG est autorisée sur prescription d’un médecin lorsque :

- la poursuite de la grossesse met en danger la vie et la santé de la femme enceinte ;

- la grossesse est la conséquence d’un viol ou d’une relation incestueuse et que la demande est faite par la femme enceinte s’il s’agit d’une majeure, ou par ses représentants légaux s’il s’agit d’une mineure ;

- l’enfant à naître est atteint d’une affection d’une particulière gravité au moment du diagnostic ;

- à la demande de la femme enceinte, lorsque la grossesse est susceptible d’aggraver ou d’occasionner une situation de détresse matérielle, éducationnelle, professionnelle ou morale incompatible avec l’intérêt de la femme et/ou de l’enfant à naître ;

- l’interruption volontaire de grossesse envisagée ne peut avoir lieu après 12 semaines d’aménorrhée.

La législation en matière de la SSR donne aujourd’hui au Bénin, le droit à toutes les femmes remplissant l’une ou l’autre de ces conditions de faire recours à un avortement sécurisé.

Situation disparate de l’IVG en Afrique : Entre interdiction et encadrement

Totalement interdit dans une minorité de pays à travers le monde, l’IVG reste pourtant largement pratiquée dans des conditions peu sécurisées. Alors que l’Irlande vote par référendum sur l’avortement, la dépénalisation de l’IVG tarde à se faire dans nombre de pays, notamment en Afrique. L’accès à l’avortement demeure très restrictif voire illégal dans plusieurs pays du continent africain. Selon une fiche d’information de Population Reference Bureau en date du 1er Avril 2010, à l’échelle mondiale, quasiment une grossesse sur 10 se termine par un avortement réalisé dans des conditions peu sûres et chaque année, on compte 75 millions de grossesses non désirées (environ un tiers de toutes les grossesses) parmi les femmes dans les pays moins développés.

Seuls la Tunisie, l’Afrique du Sud, le Cap-Vert , le Mozambique et le Bénin l’ont légalisé. La situation reste bloquée partout ailleurs, en dépit des chiffres pas très reluisants de l’OMS sur les taux de mortalité maternelle liés aux IVG clandestines en Afrique.

Avec la nouvelle loi, le Bénin rejoint la Tunisie, l’Afrique du Sud, le Cap-Vert, le Mozambique, la Zambie constituant ainsi la famille des pays africains ayant réformé leurs lois afin de dépasser les critères juridiques de l’Union Africaine en matière d’avortement sécurisé.

L’Union Africaine encourage les Etats à autoriser l’IVG lorsque la vie ou la santé physique ou mentale de la femme est menacée et dans les cas de viol, d’inceste et de grave anomalie fœtale. Cette décision date du 11 Juillet 2003 et est matérialisée par une convention : le Protocole de Maputo adopté et signé par 42 pays sur le continent. Parmi ces pays, 28 dont la Guinée, le Burkina-Faso et le Togo autorisent l’avortement dans certaines conditions et non toutes celles qui sont énumérées dans le Protocole. Il est à noter que 7 pays dont Madagascar, Djibouti, Egypte, Guinée Biseau, RDC le Congo, le Sénégal et la Sierra-Léone ont des lois en contradiction avec le Protocole de Maputo.

Avortements clandestins, source de plusieurs morts précoces

Entre 2015 et 2019, l’OMS renseigne qu’une moyenne annuelle de 73,3 millions d’avortements provoqués (sécurisés ou non) a été enregistrée dans le monde. 39 avortements provoqués pour 1000 femmes âgées de 15 à 49 ans. 3 grossesses sur 10 et 6 grossesses non désirées sur 10 se sont terminées par un avortement provoqué.

Selon les estimations de 2010 à 2014, environ 45% de l’ensemble des avortements étaient à risque. Presque tous ces avortements à risque avaient lieu dans les pays en voie de développement.

Les risques d’infection à la suite d’un avortement clandestin restent parmi les plus élevés du monde en Afrique. Les chiffres de l’OMS publiés en Septembre 2020 sur le sujet sont éloquents. Chaque année, 4,7 à 13,2 % des décès maternels peuvent être attribués à un avortement non sécurisé. Environ 7millions de femmes sont hospitalisées chaque année à la suite d’avortements à risque dans les pays en voie de développement.

Et les conséquences de la pratique sont multiples : avortements incomplets, infections, hémorragies utérines, stérilité, déchirure des parois de l’utérus, la mort. Les dégâts causés par l’avortement clandestin touchent la jeune fille ou la femme concernée et engendre d’énormes répercussions sur sa famille, son travail et son pays.

Des solutions simples et pratiques à expérimenter

Toutes les femmes en cas de besoin ont droit à un avortement sécurisé pratiqué dans les conditions définies par la loi. Il urge d’œuvrer pour la prise des décrets d’application en vue d’encadrer l’application des dispositions de la loi.

Il est tout de même important de faire savoir que l’IVG ne saurait être considérée comme une méthode de contraception. Il faut sensibiliser la population à observer une sexualité responsable et à faire usage systématiquement et correctement d’une méthode de planification familiale pour se préserver de toute grossesse non désirée.

Il importe d’organiser davantage des séances de communication pour un changement de comportement dans la communauté pour faire comprendre aux populations, qu’un avortement sécurisé est bien, mais avoir une sexualité responsable et l’explorer de manière sécurisée, saine et plaisante est mieux.

Les communautés et les différents groupes sociaux de la société doivent éviter la stigmatisation de l’avortement car se faisant, ils encouragent sans le savoir les femmes dans le besoin à y avoir recours clandestinement au prix de leur vie.

L’accès à l’information et aux services de SSR est un droit pour adolescents et jeunes. Et il faut leur permettre d’en jouir pleinement en mettant en place partout , sur le territoire national , des centres socio-éducatifs adaptés en vue de leur offrir un cadre sécurisé de loisirs sains et d’éducation à la parenté responsable.

Source : Fraternité

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