Entretien avec le consultant Emmanuel Bahounon sur l’emploi et le travail : « … Dans les pays en développement, il n’y a peut-être pas d’emplois pour tout le monde, mais il y a du travail pour tout le monde »

A cette ère de l’économie du savoir ou de la connaissance, il est possible à tout individu de gagner sa vie sans dépendre d’un employeur. L’un des métiers à succès de cette nouvelle économie est celui de consultant. Emmanuel Bahounon, Consultant et formateur expose dans cet entretien ce que c’est qu’un consultant et ce qu’il faut faire pour ne pas devenir diplômé quémandeur d’emploi, mais, plutôt un diplômé travailleur et créateur de richesse et d’emploi.

Vous êtes un consultant formateur. Vous avez déjà fait plusieurs formations au Bénin et dans les pays de la sous-région. Dites-nous, qu’est-ce qu’un consultant ?

Je vous remercie, avant tout propos, de l’opportunité que vous m’offrez d’opiner sur le métier de consultant, un métier qui a encore de très beaux jours dans cette nouvelle économie du savoir de cette ère de l’information.

Un consultant est un expert, un spécialiste auquel les organisations, les administrations, les entreprises, voire les personnes physiques ont recours lorsqu’elles rencontrent des problèmes ou des situations anormales qui, sur la base de démarches, d’outils, de méthodes, et de normes, va opérer un diagnostic et proposer des solutions.

Dans une perspective plus large, le consultant est ce spécialiste à qui peut être confié des missions de conseil, d’audit ou toute prestation intellectuelle de services.

On entend souvent dire professionnel consultant et consultant professionnel. Y a-t-il une différence entre ces deux expressions ?

D’aucuns diraient que c’est blanc bonnet, bonnet blanc. De notre point de vue, une distinction utile doit être établie entre professionnel consultant et consultant professionnel. Le professionnel consultant est un cadre salarié ou fonctionnaire qui peut être sollicité de temps à autre, compte tenu de ses expériences, de son expertise, pour intervenir ponctuellement dans des missions à la demande de bureaux ou de cabinets d’études, de conseils ou de formations… Il a déjà son activité professionnelle principale en dehors du consulting et est sollicité par moments pour des missions. Nous les considérons comme les bons mercenaires de la profession.

Par contre, le consultant professionnel est ce spécialiste, cet expert d’un domaine de compétence donné qui fait du consulting son activité professionnelle principale et qui met en place une organisation matérielle et humaine susceptible de lui permettre d’en vivre constamment et durablement.

Qui peut devenir consultant ?

A priori, toute personne disposant d’une expertise ou d’expériences avérées peut être consultant. Dans la logique des diplômes d’université, on pourra dire que tout diplômé titulaire d’une licence, d’un master ou d’un doctorat peut être consultant comme le consacre la grille des honoraires pour les prestations intellectuelles de services dans beaucoup de pays, notamment francophones. Dans notre pays, par exemple, vous constatez une tarification des honoraires des consultants qui tient compte des niveaux d’études universitaires (Bac + 3, Bac + 4, Bac + 5, voire de fait le doctorat) avec à l’intérieur de chaque niveau d’études trois paliers (1 à 5ans d’expériences, 6 à 10 ans d’expériences, plus de 10 ans d’expériences).

Cependant, de façon plus pragmatique, et pour rester en phase avec le parcours de certains pionniers, une pratique délibérée d’un savoir-faire qui a conféré une expertise avérée à une personne dotée de bonnes expériences dans son domaine de compétence peut faire de cette personne un consultant sans qu’il faille tenir compte nécessairement des diplômes d’université.

Vous avez formé, il y a quelques jours, des journalistes au métier de consultant professionnel, manager de cabinet. Pourquoi cette initiative à l’endroit des journalistes ?

Les journalistes relèvent du quatrième pouvoir. Le savoir est un pouvoir. Et le savoir – faire est un pouvoir densifié, une véritable marchandise des rois. Il serait illogique de démocratiser un élément du pouvoir sans associer les journalistes qui sont les ambassadeurs naturels de ce métier pour le représenter dignement et le faire connaître massivement. C’est pourquoi, par cette initiative, nous avons voulu faire découvrir le métier de consultant aux journalistes, avec ses nombreux avantages et débouchés, quel que soit leur secteur d’activité ou leur type d’organes de presse. L’objectif final est de les y intéresser pour qu’ils puissent créer et développer, pour celles et ceux qui le souhaitent, leur cabinet de consulting, notamment dans le domaine très porteur des médias et de la communication. Et dans cette perspective, nous serons très heureux d’en accompagner techniquement.

Vous insistez souvent sur la différence entre emploi et travail. Dites-nous pourquoi la différence entre ces deux mots vous tient-elle particulièrement à cœur ?

Travail et emploi peuvent être utilisés indistinctement dans le langage courant, mais pour le marché du travail, ils signifient des choses très différentes.

Consciente que l’emploi ne représentait qu’une petite partie de tout le travail effectué par les personnes dans le monde, la 19e conférence internationale des statisticiens du travail en 2013, par exemple, a considéré que le travail est toute activité exercée par des personnes de tout sexe et de tout âge pour produire des biens ou fournir des services destinés à être utilisés par d’autres ou pour leur propre usage. Le travail peut donc être gratuit, peut ne pas être rémunéré, du moins immédiatement… Il contribue néanmoins au développement de la communauté

L’emploi est, par contre, toute activité visant à produire des biens ou à fournir des services contre rémunération ou profit. Il comporte, en principe, une part de rémunération. L’emploi est une forme très spécifique de travail. Parmi les autres formes de travail, il y a le travail de production à usage personnel, le travail bénévole et le travail de stagiaire non rémunéré…

Le fait est que les diplômés, en Afrique, sont focalisés sur l’emploi et non le travail.

Or, si le travail qui doit être fait dans une communauté n’est pas fait et que les uns et les autres attendent d’abord d’être rémunérés, il manquera d’emplois. C’est pourquoi, nous affirmons que dans les pays en développement, il n’y a peut-être pas d’emplois pour tout le monde, mais il y a du travail pour tout le monde. Et quand tout le monde commence par faire le travail qu’il y a dans la communauté, il y aura de l’emploi pour tout le monde.

D’ailleurs, on se rend compte que beaucoup de devises des constitutions africaines comportent le mot TRAVAIL et non EMPLOI. En ce sens, c’est pratiquement une violation de constitution que de chercher l’emploi de façon chronique au lieu de se donner du travail.

Nous montrons aux diplômés comment se donner du travail et créer des emplois pour réussir financièrement.

Mieux, nous attirons l’attention des diplômés qui cherchent l’emploi au lieu du travail sur le fait que la devise du Bénin, c’est FRATERNITE – JUSTICE – TRAVAIL. Ce n’est pas FRATERNITE – JUSTICE – EMPLOI. Par conséquent quiconque cherche de façon chronique l’emploi au lieu de vite se donner du travail rame à contre courant des valeurs cardinales de la République, viole inconsciemment la constitution et ne peut que souffrir.

Enfin, sachons que le 1er mai, c’est la fête du TRAVAIL et non la fête de l’EMPLOI. A Cotonou, il y a une bourse du travail et non une bourse de l’emploi. Au plan international, il y a une Organisation Internationale du Travail et non organisation internationale de l’emploi. Toujours au plan international, il y a un Bureau International du Travail et non un bureau international de l’emploi.

Méditons et revenons au travail !

Le diagnostic auquel vous êtes parvenu est que notre système éducatif ne forme pas pour devenir indépendant et s’installer à son propre compte mais plutôt pour être dépendant de l’Etat ou d’un employeur. Selon vous, que faut-il faire pour y remédier ?

Autant les oiseaux du ciel ont leur nid, les renards ont leur tanière et le fils de l’Homme n’a point où donner de la tête. Autant sur le plan professionnel, les couturiers ont leur atelier de couture, les coiffeuses ont leur salon de coiffure, les mécaniciens ont leur garage, autant les diplômés d’université n’ont point où donner de la tête professionnelle. Tel est le diagnostic en paraboles. Comment faire pour que les diplômés d’université (Bac + 3, + 5, + 8, + N) aient leur nid professionnel, leur propre unité de production leur générant suffisamment d’argent à l’instar des artisans couturiers, menuisiers, coiffeurs (Bac – 3, – 5, – 8, – N) qui réussissent à se prendre en mains professionnellement et financièrement ?

Il faut que les diplômés d’université changent de mindset, de paradigme, de perception et de perspective en termes d’insertion professionnelle. Il faut que les diplômés d’université adoptent le mindset des couturiers, des coiffeurs, des menuisiers qui se fixent comme objectif, après l’obtention de leur diplôme, d’aller s’installer à leur propre compte. Nous ne voulons plus des diplômés quémandeurs d’emplois, mais des diplômés créateurs de richesse et d’emplois. Nous voulons des diplômés créateurs et managers de leur propre cabinet. Des diplômés infopreneurs, c’est-à-dire des diplômés entrepreneurs de l’information, du savoir, du savoir – faire, de la connaissance.

Après le Bac, ne serait-il pas opportun que les étudiants aillent à votre école ?

Ce serait idéal. Mais aussi, et surtout, après les licences, masters ou doctorats.

Des consultants font parfois une différence entre le savoir et le savoir-faire. Pouvez-vous nous donner des précisions sur ce qui les différencie ?

Dans le système francophone, la compétence professionnelle correspond au triptyque « Savoirs, Savoir-faire et savoir-être » encore appelé les 3S.

Les savoirs sont des schèmes de pensée, des représentations théoriques ou conceptuels à maîtriser pour accomplir une tâche ou exercer un métier.

Les savoir- faire sont une opérationnalisation du savoir grâce aux démarches, outils, méthodes, normes appropriés. Ce sont des compétences opérationnelles. C’est la capacité, éprouvée par la pratique, à réaliser concrètement une tâche.

Le savoir-être, dans la catégorie des soft skills, désigne les qualités personnelles et comportementales inhérentes à l’exercice d’une tâche ou d’un métier. Il s’agit, par exemple, de la capacité d’écoute, l’intelligence émotionnelle, le sens de l’initiative, la confiance en soi, le travail en équipe, l’humilité…

Lorsque vous avez le savoir et le savoir-être, vous êtes un connaissant. Si vous êtes doté de savoir et de savoir – faire, vous êtes performant. En revanche, votre compétence se trouve à l’intersection du savoir, du savoir – faire et du savoir-être.

Les universités dispensent à foison les savoirs dans beaucoup de disciplines scientifiques. Quant aux savoir – faire, il reste encore à faire. Même les écoles dites professionnelles, sauf pour certaines d’entre elles et dans certaines disciplines, ne donnent que les aptitudes à assimiler rapidement le savoir – faire en situation professionnelle réelle. Il faut une maitrise technique et pratique des démarches, outils, méthodes et normes de son domaine de compétence. L’expérience du terrain y aide beaucoup à ce stade d’apprentissage.

Vous êtes en train de vouloir organiser une formation en expert consultant en légistique ou techniques de conception et de rédaction des textes législatifs et réglementaires, manager de cabinet d’études juridiques et politiques. Quelle est l’importance de cette formation ?

Les sciences juridiques peuvent être considérées comme une ingénierie fondamentale, transversale et délicate dans l’organisation de la société. Pour la sécurité juridique, il faut éviter les approches approximatives lorsqu’il s’agit de l’élaboration des textes qui vont régir la vie en société. Beaucoup de diplômés sortent des facultés de droit et science politique sans, malheureusement, aucune maitrise de la légistique, c’est-à-dire les techniques de conception et de rédaction des textes législatifs et réglementaires. Or, techniquement, il faut accompagner l’Assemblée nationale, la Présidence de la République, les ministères, les préfectures, les mairies qui sont autant de cadres institutionnels d’élaboration des lois, des ordonnances, des décrets, des arrêtés etc. Dans ce sens, nous estimons qu’il faut progressivement travailler à disposer d’un groupe d’experts consultants en légistique techniquement outillés pour conduire efficacement les projets de conception et de rédaction des textes législatifs et réglementaires dans nos pays.

Qui sont ceux qui peuvent y participer ?

Peuvent participer à cette formation d’élites, les diplômés de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) et des facultés de droit et de science politique, les juristes, les administrateurs civils, les avocats, les notaires, les huissiers, les cadres salariés, fonctionnaires ou retraités. Il y a aussi évidemment la catégorie des hommes et femmes politiques, les autorités administratives, les linguistes, les sociologues, les élus locaux les conseillers municipaux, les chefs d’arrondissement, les maires, les députés et les travailleurs parlementaires.

Un mot pour conclure cet entretien.

Le 21e siècle, en consacrant l’ère de l’information, a inauguré l’économie du savoir ou de la connaissance. Désormais, tout détenteur d’information technique, de savoir ou de connaissance peut bien gagner financièrement sa vie en toute autonomie, sans dépendre d’un employeur que ce soit dans le public ou le privé. L’un des métiers à succès de cette nouvelle économie est celui de consultant. Cadres diplômés, fonctionnaires, salariés, retraités, si vous voulez mieux gagner votre vie professionnelle et financière sans le diktat d’un employeur, saisissez cette opportunité pour mieux monétiser vos compétences !
Propos recueillis par Isac A. YAÏ

Source : Fraternité

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